Poézies

  • Poézies

    Les vitres

    J’écris comme on fait les vitres.
    Une fois l’an.
    Pour casser la croûte de crasse
    sur mes paupières closes,
    chasser les hiéroglyphes moches
    des chiures de mouches,
    écailler l’éclair de sang
    d’un rouge-gorge kamikaze,
    gratter le goudron patiemment étalé
    à la truelle des poumons,
    dépoussiérer les toiles d’araignées
    de toutes les heures perdues
    à guetter un sourire, un chat, ton ombre
    dans le brouillard
    au fond de la rue.

    J’écris
    comme on fait les vitres :
    Pour mieux y voir en-dedans.
    Même si cinq minutes après,
    j’ai beau frotter,
    c’est toujours pareil :
    il reste sur le verre
    le soleil goguenard
    des doigts poisseux
    d’un enfant inconnu.

  • Poézies

    Le plafond



    Certains matins,
    au réveil,
    j’ai la tête
    pleine des cieux.
    Les omoplates
    ébouriffées de plumes.
    L’échine tremblante.
    La peau hérissée par le présent le désir et le vent.
    Certains matins,
    au réveil,
    il me semble
    qu’il suffit
    presque
    de tendre la main
    pour étendre des ailes
    et d’un coup
    d’un seul
    – m’élever
    être libre
    en apesanteur
    devenir maître
    du vent de la terre
    de moi-même de ma vie
    de mes rêves de mes envies
    de mon corps de mes angoisses de mes terreurs
    des autres de leurs rires de leurs sourires de leur amour
    de la laideur de la souffrance des corps vermoulus des mains tordues par la peur
    des salles d’attente suffocantes des pleurs d’enfant cent fois étouffés entre deux oreillers
    du verre brisé sur le trottoir des accidents de voiture au creux de la nuit du rire pâteux des chasseurs avinés
    des chemins creux où je me suis couché où j’aurais voulu être mort des lames de rasoir qui glissent au coin de nos lèvres qui tailladent nos liens
    des cris derrière la cloison de papier de l’ivrogne qui cherche ses yeux égarés dans la flaque terne du zinc des tremblements des chatons aveugles au fond du sac
    des murs moches de ces villes oubliées de l’eau de javel de l’indifférence jetée sur la solitude à même le pavé du pauvre mausolée qu’on offre sans grâce ni remords aux fleurs coupées
    et de ces mots
    ces mots qu’on n’a jamais osé prononcer
    qu’on a gardés là
    depuis toujours
    enfermés derrière nos lèvres blêmes
    parce qu’on avait peur
    peur de les laisser aller
    en liberté
    parce que j’avais peur
    peur de me laisser aller
    peur de me laisser
    aller
    en liberté
    peur
    de te dire
    te dire
    que
    je
    t’ai
    mais

    Certains matins,
    au réveil,
    j’ai la tête
    pleine des cieux
    ça ne dure qu’un instant
    j’allume une clope
    je me sers un café
    je regarde le plafond
    tout est calme
    rien
    rien ne va
    arriver
    tout est calme
    juste
    le plafond

    – encore
    encore une journée.